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Le tableau des commandes

16-février-2023

Keith Sones

J’ai décroché mon premier emploi « bien payé » en 1987. C’était un rêve devenu réalité, du moins pour un bout.

Les années 80 et le début des années 90 ont été difficiles pour bien des gens. Après l’inflation écrasante de la fin des années 70, les taux d’intérêt ont grimpé en flèche, entraînant les taux hypothécaires dans la tourmente. Des milliers de personnes ont jeté les clés de leur maison sur le bureau du gérant de la banque du coin, ne pouvant plus payer les mensualités. En sortant de l’école secondaire en 1982, mes camarades de classe et moi nous sommes retrouvés avec un taux de chômage national de 12 % (j’ai dû vérifier le taux réel pour cet article – à l’époque, je savais simplement que les temps étaient très difficiles) et aucun d’entre nous n’a pu trouver un emploi cette année-là. J’ai fait quelques petites jobs, mais rien de significatif. Les choses semblaient plutôt sombres.

J’ai eu la chance de pouvoir aller à l’université cet automne-là, ce qui était bien mieux que de continuer à chercher un emploi sur un marché où il y avait très peu d’offres. Bien que l’éducation postsecondaire ait toujours été le plan depuis mon enfance, je me rendais compte que je ne savais pas vraiment ce que je voulais étudier. Si l’on avait vu où mes parents et grands-parents s’étaient retrouvés en tant que jeunes adultes, on aurait pu deviner que j’aurais été enseignant ou agriculteur, mais aucune de ces options ne m’enchantait beaucoup et je suis certain que je n’aurais été bon dans aucune des deux. Chapeau à toutes les personnes merveilleuses qui éduquent les jeunes générations et cultivent notre nourriture, mais je suis persuadé que si je prenais cette voie, mes élèves seraient analphabètes et ma famille mourrait de faim.

J’ai donc passé quelques années de plus à l’université, étudiant (un terme que j’utiliserai librement) pendant l’automne et le printemps, puis je me suis mis à chercher du travail pendant l’été pour pouvoir me payer l’année d’études suivante. J’ai eu de la chance et j’ai trouvé un emploi dans la commission scolaire locale, où je tondais la pelouse et réparais généralement les choses qui pétaient. Encore une fois, je ne pensais pas mener la meilleure vie possible, mais cela payait les factures, ou du moins une partie d’entre elles. Je sentais que j’avais plus à offrir au monde, mais je n’arrivais pas à dire exactement ce que cela pouvait être.

Après avoir finalement décidé que j’avais besoin de changer de cap (vous voyez, toute cette histoire de « se trouver soi-même »), j’ai quitté l’université et pris le travail que je pouvais trouver, la plupart du temps banal. Après avoir rencontré une femme merveilleuse (que j’allais finalement épouser), il est devenu important de mener une vie (un peu) plus responsable. Il n’y avait plus que moi. J’ai suivi quelques cours axés sur la sécurité visant à me rendre plus utile à un employeur potentiel et j’ai continué à chercher. Et puis, un jour, sorti de nulle part, l’usine a appelé.

Je vivais dans une ville touristique plus connue pour ses plages et ses vignobles que pour son secteur industriel, les emplois de cols bleus bien rémunérés étaient donc rares et très prisés. L’un des rares employeurs à offrir un tel travail était une usine d’assemblage de camions qui construisait et livrait des camions routiers partout dans le monde. Il y avait une file d’attente continuelle à la porte, des gens qui essayaient d’obtenir un emploi, alors quand le service d’embauche a appelé ce jour-là, je n’ai pas pu accepter assez vite. Mon dernier emploi me rapportait 6,50 $ de l’heure et ce travail syndiqué en usine me rapportait plus du double, plus de gros avantages. Pour moi et ma conjointe, c’était un changement de donne. Nous allions pouvoir acheter une voiture qui ne devait pas être constamment réparée, nous

allions pouvoir payer le loyer dans un endroit agréable et enfin commencer à profiter un peu plus de la vie.

Premier jour. Je suis arrivé tôt et on m’a donné deux paires de combinaisons bleues, une carte de pointage à poinçonner au début et à la fin de chaque journée, ainsi qu’une affectation sur la ligne de production. J’étais chargé de boulonner les marches sur les réservoirs de carburant qui permettaient au chauffeur de monter dans le camion. Il m’a fallu environ dix minutes pour apprendre le travail – pas vraiment de la science-friction, mais une partie nécessaire à l’assemblage. Chaque jour, je répétais le processus encore et encore, les mêmes écrous et les mêmes boulons, les mêmes marches, les mêmes combinaisons bleues. Très vite, la lassitude s’est installée, mais la paie était bonne et nous permettait de mener une vie acceptable.

Il est vite devenu évident que mon gagne-pain et celui des autres de la chaîne de montage étaient très étroitement liés à un chiffre qui était diffusé en continu sur un écran dans l’usine. Le « tableau des commandes » indiquait le nombre total de camions que les gens du monde entier avaient commandés, d’où son nom. Plus le chiffre était élevé, plus nous produisions de camions par jour et plus notre sécurité d’emploi était grande. Lorsque ce chiffre descendait en dessous d’un certain seuil, la production était réduite et les gens étaient mis à la porte. C’était aussi simple que ça. Il n’y avait pas à implorer le patron de te garder, ni à choisir un autre emploi. Je portais des combinaisons bleues, j’étais l’employé numéro 1103, et quand la production a été réduite à moins de 11 camions par jour, je suis rentré chez moi et j’ai perdu mon chèque de salaire. Un monde en noir et blanc.

Je savais que le chiffre inscrit sur ce tableau de commandes était directement lié à l’économie mondiale et, en toute honnêteté, c’était la première fois de ma vie que je me rendais compte que l’économie était plus réelle qu’un concept dont un journaliste parlait à la télé. Si l’économie était florissante, je travaillais, j’achetais mes épiceries, je payais ma voiture et j’économisais pour l’avenir. Si quelque chose se passait quelque part et que l’économie craquait, mon compte de banque faisait de même. Ce n’était pas une chose insignifiante et lorsque le numéro du tableau de commandes est devenu plus petit, j’étais frustré : je ne pouvais rien faire pour « l’économie ». Je voulais qu’elle soit en bonne santé, car pour la première fois de ma vie, je sentais que je pouvais avoir quelque chose de mieux, mais seulement si « l’économie » était solide et que je pouvais garder mon emploi.

Passer des heures interminables à faire un travail abrutissant laisse beaucoup de temps pour réfléchir. En fait, c’est rendu un mécanisme de défense pour m’empêcher de penser à ce que je faisais réellement pendant huit heures par jour. Pense à quelque chose, n’importe quoi d’autre que le travail. Quelques mois après avoir commencé, j’ai été transférée à l’équipe de nuit du service de peinture, où je passais mes heures de travail à prendre de grands bacs de petites pièces et à les accrocher à une chaîne pour qu’elles puissent être peintes en noir. La chaîne se déplaçait dans une cabine de peinture, puis dans un séchoir, avant de revenir vers mon partenaire et moi. L’un de nous sortait les pièces du bac et les suspendait, l’autre les enlevait après qu’elles aient été peintes et les remettait dans le bac. On vide le bac, on remplit le bac, puis un nouveau bac apparaît et on recommence. Rester debout au même endroit, côte à côte, pendant huit heures, toute la nuit. Juste à penser. C’est incroyable ce que les gens sont prêts à faire pour gagner un salaire décent.

C’est pendant ces nuits que j’ai compris que je devais retourner à l’école et me former pour quelque chose de mieux, quelque chose qui me passionne. Alors, après quelques années à économiser chaque sou que nous pouvions, ma femme et moi avons fait nos valises et quitté la ville pour retourner à

l’université. Pas mal de nos collègues de travail pensaient que nous étions fous. « Tu as un bon travail, il n’y en a pas beaucoup d’autres, pourquoi voudrais-tu démissionner? » était la question qui revenait. Mais nous savions que ce serait mieux pour nous et nous sommes partis.

Le temps a passé, l’université s’est terminée et je me suis retrouvé dans une carrière où ma contribution aux entreprises pour lesquelles je travaillais était basée sur ce que je savais plutôt que sur ce que mon corps pouvait faire. Avec le temps, il est devenu de plus en plus évident que ce concept de transfert de connaissances et d’idées me convenait mieux que bien d’autres choses. C’est une bonne idée de déterminer quelle peut être sa contribution au monde, puis de la concrétiser. Je connais de nombreux ouvriers qualifiés, ingénieurs, pilotes, conducteurs d’engins, agriculteurs et dirigeants qui font tous ce qu’ils pensent être le mieux pour eux, et sans eux, le monde souffrirait.

À une époque où l’économie mondiale est en pleine transformation, comme le jour où vous lirez cet article, il est essentiel de savoir comment, en tant que pays et société, nous pouvons le mieux contribuer au monde et rendre l’économie aussi forte que possible. Le Canada (d’où je viens) possède une abondance de terres qui renferment de nombreux minéraux, du bois, du gaz naturel et du pétrole. Une grande partie du monde en a besoin, mais n’a pas la chance d’avoir ces mêmes ressources naturelles. Il y a des milliards de personnes que nous pouvons aider en utilisant nos ressources pour le bien, comme réduire la combustion du charbon et en même temps créer (et maintenir) des emplois bien payés ici et dans le monde entier. C’est un véritable scénario où tout le monde est gagnant : nous pouvons aider les autres tout en réalisant notre potentiel économique avec un travail épanouissant qui a un effet plus vaste sur l’avenir.

Allons-nous créer les conditions où notre « tableau des commandes » conserve un équilibre solide, donne confiance aux gens et leur permet de s’épanouir ou allons-nous le laisser se contracter et laisser les gens souffrir?

Je ne sais pas. Je n’ai pas de boule de cristal. Je sais simplement qu’en utilisant ce qu’on a à disposition – et un emploi bien payé en est une grande partie – on peut se relever et créer un avenir meilleur pour nous-mêmes et nos familles. Nous avons des décisions à prendre.

C’est à vous de les prendre.

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